Valeurs de la République et Laïcité, Rapport IGEN, avril 2015

Notes extraites du rapport :

Suite aux attentats de janvier 2015 contre la rédaction « Charlie Hebdo », le ministère de l’éducation nationale a publié ce rapport qui est le fruit d'un travail collégial des groupes de l'IGEN mené en séminaire en avril 2015 sur les valeurs de la République.

1 . une discipline de culture

« Pas de société qui ne soit confrontée à un problème d’éducation, en ce qu’elle repose sur une culture dotée d’une certaine stabilité et qu’elle est faite de vivants qui naissent et meurent. Il lui faut donc assurer sa reproduction culturelle en procurant aux nouveaux venus les clés et les codes de cet univers dont ils vont un temps endosser la responsabilité. »

Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, Dominique Ottavi, Transmettre, apprendre, Stock, coll. Les essais, 2014

"La littérature ne donne pas des leçons de morale, elle en interroge les limites, les met en débat, les confronte à la vie et permet ainsi au lecteur d’expérimenter dans la fiction des situations complexes, des tensions, des risques : c’est parce qu’elle est l’occasion de cette expérience intime qu’elle propose, bien au-delà des exemples, les éléments d’une réflexion morale dont les conclusions ne sont pas tranchées."

« La force de la littérature est, au contraire, de susciter une expérience originale en nous confrontant ludiquement à l’altérité. »

Vincent Jouve, dans Poétique des valeurs, PUF, col. Écritures, 2001

Si l’on considère que la littérature contribue de manière déterminante à créer une culture qui pose de manière très riche et diverse les questions éthiques, il y a deux conséquences à en tirer pour notre discipline : se soucier d’abord de faire lire aux élèves des œuvres et des textes, et veiller à ce qu’ils puissent se construire et s’approprier une culture littéraire, plutôt que faire une priorité de l’équipement technique de la lecture expliquée ; considérer que les compétences d’interprétation sont au centre de la discipline et que leur exercice – qui ne doit pas être coupé de la lecture vivante, mais la prolonger, la cultiver et la rendre à mesure mieux capable de prendre en compte la complexité des textes – est le meilleur antidote au littéralisme, qui fait le lit de tous les fondamentalismes.

2. une discipline d’interprétation

« Dans la mesure où la lecture est une expérience de vie, dans des univers de fiction, mais avec une profondeur qui tient à ce que c’est bien le sujet tout entier qui s’y engage, avec son vécu comme on dit, ses émotions, son intelligence, et ce à un moment singulier de son histoire, elle lui permet de faire l’expérience du sens et de ses figurations dans le récit ; mais dans la mesure où cette expérience reste consciente et volontaire et implique la compréhension, le jugement, la lecture est aussi une interprétation : elle soumet ainsi les valeurs portées par le texte à une évaluation, et elle ne les impose pas. Elle est en quelque sorte, comme interprétation, l’exercice d’une liberté, d’une intelligence du monde, et une école de complexité. »

[...]

« Souligner que c’est en tant que discipline d’interprétation que les Lettres peuvent contribuer à la construction des valeurs – celles de la République, mais aussi, plus largement, des valeurs de l’homme, de l’humain en tant qu’il oriente sa vie selon des valeurs, et la postulation d’un sens privilégié – c’est donc admettre que ces valeurs ne peuvent trouver de sens, de valeur propre pourrait-on dire, qu’au risque du présent ; qu’elles ne sont pas un patrimoine, et qu’elles ne peuvent que s’inscrire dans une tradition, qui suppose un effort de réappropriation ; que leur institution individuelle ne va pas de soi, mais passe bien par les lectures et leurs interprétations, où elles peuvent trouver à s’intérioriser, à se nourrir des images, des histoires, des représentations qu’offrent ces lectures, mais aussi trouver à se construire, à s’éclairer et à se réinventer dans le travail et le débat de l’interprétation. »

 

3. une discipline de transmission

"Pour que les textes parlent aux élèves, ils doivent passer par une parole vivante, ou plutôt être pris dans un échange de paroles vives : celle du professeur, et celle des élèves ; et l’appropriation par les élèves suppose que soit pour ainsi dire sensible l’appropriation par les professeurs eux-mêmes."

[...]

"On voit bien que ce qui est en jeu ici n’est pas l’inculcation d’un corps de doctrine morale, et n’est d’ailleurs pas non plus en premier lieu de l’ordre des connaissances disciplinaires, mais tient essentiellement à la relation que crée la pratique de l’interprétation et aux conditions dans lesquelles elle a lieu dans la classe : de manière vivante et ouverte, attentive à la compréhension première des élèves, à leurs impressions de lecture, aux émotions et aux idées qu’elle peut susciter et qu’ils peuvent explorer, affiner, discuter, de manière que leur propre parole et les échanges qu’ils ont entre eux poursuivent l’effet de cette rencontre qu’est toute lecture véritable. C’est là qu’est la responsabilité première des professeurs en matière de transmission des œuvres, des textes et des significations qu’ils portent : permettre que les élèves les rencontrent et les reçoivent comme une parole vive, cultiver leur aptitude à les interpréter, à parler d’elles et avec elles. C’est ainsi qu’ils peuvent leur donner le sens des valeurs."

[...]

« les lettres peuvent contribuer à redonner un sens commun aux valeurs que porte dans la République le projet éducatif qui la fonde. Non pas en répétant des injonctions dont on peut penser qu’elles ne sont guère efficaces mais, dans le cadre des activités ordinaires de la classe, dans le travail de lecture, de commentaire, d’explication des œuvres et des textes. »

 

Paul Raucy, pour le groupe Lettres, p.76 à P.88

 

Fichier
Publié le 23/10/2020
Modifié le 23/10/2020