Le projet "Correspondances numériques" vise à répondre à des difficultés identifiées en écriture littéraire chez des élèves de 3ᵉ, dans un contexte d’éducation prioritaire, en utilisant l’intelligence artificielle comme outil de médiation pédagogique, alors que les élèves utilisent déjà spontanément l'intelligence artificielle pour faire certains travaux demandés. Le projet d'apprentissage sur les lettres de poilus se décline en trois étapes : la découverte du fonctionnement d'une IA conversationnelle, la rédaction d'une consigne d'écriture à destination d'une intelligence artificielle puis la planification d'une lettre assistée par l'IA.
Une ressource proposée par Julien Berguer, professeur de Lettres au collège Salvador Allende (Bourgoin-Jallieu, 38)

Objectifs
Ce projet vise à répondre à des difficultés identifiées en écriture littéraire chez des élèves de 3ᵉ, dans un contexte d’éducation prioritaire, en utilisant l’intelligence artificielle comme outil de médiation pédagogique. Plusieurs élèves de la classe concernée ont également montré une utilisation régulière de l’intelligence artificielle pour faire certains travaux demandés, en français ou dans d’autres disciplines : ce projet vise donc à mettre en question l’usage de l’IA dans un cadre scolaire, souvent source de conflit et de malentendu entre les élèves et les enseignants.
Les objectifs principaux sont :
- comprendre et s’approprier des consignes d’écriture complexes ;
- développer des stratégies d’écriture explicites en s’appuyant sur les interactions avec l’intelligence artificielle ;
- améliorer la qualité des productions écrites, notamment dans l’objectif de l’écriture d’imagination au DNB, et renforcer le sentiment de confiance et soi et de compétence en production d’écrit ;
- favoriser l’engagement et la motivation, grâce à une démarche de recherche et de projet ;
- faire évoluer la posture des élèves vis-à-vis de l’IA, d’une attitude passive à une attitude autonome ;
- former les élèves à un usage critique et raisonné de l’intelligence artificielle dans une perspective d’éducation à la citoyenneté numérique.
Compétences travaillées
Socle commun de connaissances, de compétences et de culture
- Domaine 1 – Les langages pour penser et communiquer
- 1.1 Comprendre, s’exprimer en utilisant la langue française à l’écrit
- Domaine 2 – Les méthodes et outils pour apprendre
- Utiliser des outils numériques pour échanger et communiquer
- Organiser et planifier son travail personnel
- Domaine 3 – La formation de la personne et du citoyen
- Exercer son esprit critique face à des productions numériques
- Adopter un usage responsable des outils numériques
- Domaine 5 – Les représentations du monde et de l’activité humaine
- Comprendre des sociétés dans l’espace et dans le temps
- Interpréter des productions culturelles humaines
Programme de français – Cycle 4 (BO 2020)
- Lire
- Lire des œuvres littéraires / Lire des textes non littéraires
- Mettre en relation texte et contexte historique
- Écrire
- Exploiter les principales fonctions de l’écrit
- Adopter des stratégies et des procédures d’écriture efficaces
- Exploiter des lectures pour enrichir son écrit
- Culture littéraire et artistique
- Agir sur le monde – Agir dans la cité : individu et pouvoir
Cadre de Référence des Compétences Numériques (CRCN)
- Domaine 1 – Informations et données
- 1.1 Mener une recherche et une veille d’information
- Domaine 2 – Communication et collaboration
- 2.2 Partager et publier
- Domaine 3 – Création de contenus
- 3.1 Développer des documents textuels
- Domaine 4 – Protection et sécurité
- 4.2 Protéger les données personnelles et la vie privée
- Domaine 5 – Environnement numérique
- 5.2 Évoluer dans un environnement numérique
Outils et modalités de travail

- 1 classe de 3e (23 élèves)
- Travail en binômes et en individuel
- Alternance de phases de travail guidées, collaboratives et autonome

Dans le cadre d'une séquence sur les écrits de la Première Guerre mondiale
4 à 6 séances (environ 6 à 8 heures)
Articulation avec le programme d'histoire

- Compar:IA : comparaison de modèles d’IA conversationnelle pour comprendre leur fonctionnement
- AnSu : outil d’intelligence artificielle développé par l’académie d’Aix-Marseille à visée pédagogique, maîtrisée et paramétrée par l’enseignant qui crée un compte-pseudo pour chaque élève et a accès aux interactions des élèves avec l’agent, ce qui assure aussi bien le suivi que la sécurité de l’utilisation de l’outil
- Un carnet d’expérimentation : outil structurant pour développer une posture réflexive et l’esprit critique lors de chaque séance avec utilisation de l’IA
- Support littéraire : Jean-Pierre Guéno, Paroles de poilus, 1998
Pour accéder aux outils numériques, les élèves disposent d'une tablette individuelle.
Démarche pédagogique
Le projet s’organise en trois grandes étapes. Un travail préalable de lecture de récits de guerre a permis d’accéder à l’arrière-plan culturel et littéraire nécessaire pour aborder la création des lettres de poilus.
Par ailleurs, les étapes ont pu être entrecoupées de séances de méthodologie portant sur des stratégies d’écriture :
- RAFT (Role, Audience, Format, Topic) pour mettre en évidence les enjeux et la situation d’énonciation du texte à produire ;
- les états mentaux des personnages, pour enrichir le texte ;
- l’amélioration de la cohérence et de la cohésion du texte, en s’appuyant notamment sur les substituts et les chaînes de référence et sur les attentes des lecteurs.
Écriture préparatoire
En introduction de ce projet, les élèves répondent à ces deux questions : « Qu’est-ce que ça veut dire « écrire » ? Qu’est-ce que ça veut dire « réécrire » ? » et mettent en commun leurs réponses, sans relecture ni commentaire de l’enseignant.
Étape 1 : Observer, analyser et comprendre le processus de création d’une IA conversationnelle
(à l’aide des ressources pédagogiques proposées sur le site Compar:IA)
Les élèves découvrent le fonctionnement de l’intelligence artificielle conversationnelle (définition, probabilités, limites) et expérimentent la production de textes à partir de prompts. Ils analysent les réponses obtenues, comparent différents modèles et identifient les stratégies d’écriture mobilisées (structure, lexique, progression).
Ce travail d’analyse des réponses obtenues permet de mettre en évidence les trois étapes du processus de production d’écrits : la planification, l’enrichissement, la révision. Il s’agira, dans les étapes suivantes, de mettre en évidence ces étapes dans le processus de création des élèves, assistés ou non par IA.
Étape 2 : Construire et affiner une consigne d’écriture
À partir de l’étude de lettres authentiques choisies dans le recueil Lettres de poilus de Jean-Pierre Guéno, les élèves élaborent un prompt structuré intégrant les enjeux et l’univers de référence de la lettre, une situation d’énonciation et des effets attendus sur les lecteurs, éventuellement des contraintes stylistiques (planification).
Ils interagissent avec l’IA et précisent ou développent, par prompts successifs, la consigne d’écriture jusqu’à ce que le texte leur convienne et qu’ils le considèrent comme terminé (révision-correction). Les critères de réussite sont à ce moment-là encore individuels .
Étape 3 : Utiliser l’IA pour préparer l’écriture
Les élèves planifient l’écriture de leur lettre de poilu en utilisant l’IA comme un assistant, programmé par l’enseignant pour leur poser des questions et orienter leurs recherches sans jamais écrire à leur place. Durant cette étape, ils commencent par préparer leurs lettres : ils en établissent les enjeux, l’univers de référence, la situation d’énonciation et les effets attendus, éventuellement des contraintes stylistiques. L’agent conversationnel peut au besoin les orienter, apporter des connaissances lexicales ou encyclopédiques, ou reprendre les choix effectués.
La fin du travail se fait sans recours à l’IA : les élèves rédigent une lettre de poilu en réponse à la lettre générée lors de l’étape 2, en s’appuyant sur la synthèse de leur travail de planification fait avec IA (enrichissement). Enfin, ils retravaillent leur lettre en appliquant les stratégies de révision-correction enseignées et entraînées.
Une étape 4 avait été envisagée lors de la préparation du projet mais n’a pas pu être mise en œuvre pour ne pas prolonger un travail sur cette thématique trop long au regard des contraintes de l’année de 3e. Il s’agissait de transformer les lettres en productions numériques augmentées : la lecture expressive personnelle ou automatisée par IA et enrichie d’une bande sonore d’ambiance historique aurait permis d’ouvrir la réflexion aux usages créatifs de l’IA, de réfléchir aux enjeux éthiques de ces créations, tout en valorisant les productions écrites par une diffusion numérique encadrée.
Le carnet d’expérimentation
Chaque étape est accompagnée d’un travail de planification et de métacognition sur l’outil appelé « carnet d’expérimentation » :
- en amont du travail, ils reformulent l’objectif de l’étape (« ce que je vais faire »), annonce une démarche de travail avec l’IA (« comment je vais m’y prendre ») et émettent des hypothèses (« ce que j’imagine des résultats que je vais obtenir ») ;
- suite au travail, ils font un retour sur leurs hypothèses (« est-ce que mes hypothèses sont vérifiées ? ») et concluent sur ce qu’ils ont appris ou compris de leur travail.
Évaluation
Les lettres sont ensuite évaluées au sein de leur environnement de production, c’est-à-dire en observant en parallèle le carnet d’expérimentation, les échanges avec l’agent conversationnel le brouillon sur lequel apparaît le travail de révision-correction, pour observer l’évolution de la posture des élèves et l’efficacité de l’utilisation de l’IA.
Les indicateurs utilisés sont les suivants (voir grille d’indicateurs et de critères en annexe) :
Utiliser l’outil numérique de façon raisonnée et critique : utilisation de l’IA
- Construire un prompt adapté
- Analyser, réagir et répondre à des production d’IA
- Adopter un usage responsable du numérique : respecter les règles d’utilisation de l’IA
Adopter des stratégies et des procédure d’écriture efficaces
- Utiliser l’IA pour planifier son écrit
- Utiliser le brouillon pour améliorer sa production écrite
- Produire un texte cohérent et travaillé
S’investir dans une démarche de projet
- S’engager dans les activités proposées
- Travailler en autonomie et/ou en groupe
- Tenir un carnet d’expérimentation
- S’impliquer dans la production finale
Remarque : dans le cadre de la préparation au DNB, une note calculée à partir de la grille d’évaluation nationale du sujet d’imagination est donnée sur la copie. Néanmoins cette note doit rester indicative : en effet, l’accompagnement par IA et le temps consacré au travail de brouillon ne permettent pas d’évaluer la lettre finale avec les mêmes critères qu’une rédaction de DNB.
Bilan de l'expérimentation
Effets observés sur les apprentissages
Effets positifs marqués
- Meilleure compréhension des consignes, grâce à leur explicitation par le prompt
- Utilisation de stratégies et de gestes précis en production d’écrits
- Création d’un brouillon dynamique, en interaction avec l’IA, qui permet d’aboutir à une version finale préparée et travaillée
- Amélioration de la structure des écrits et de la cohérence
- Début de posture critique face aux réponses de l’IA
Effets contrastés
- Un engagement renforcé dans les phases de travail avec l’IA mais des difficultés à transférer vers l’écriture autonome
- Les stratégies sont partiellement acquises et mises en œuvre en production d’écrit : elles nécessitent d’être retravaillées à plusieurs reprises pour être automatisées
- Lecture parfois superficielle des réponses de l’IA, notamment lorsque la réponse est jugée trop longue
- Nécessité d’un accompagnement renforcé pour utiliser l’IA conversationnelle et structurer la réécriture
Effets limités
- Engagement fluctuant, dépendant fortement de l’activité proposée et de l’environnement des élèves
- Difficulté à dépasser une utilisation récréative de l’IA
- Faible appropriation des exigences littéraires
Effets observés sur les pratiques enseignantes
- Évolution vers un enseignement plus explicite de l’écriture (processus, stratégies, régulation)
- Utilisation de l’IA comme outil de différenciation (feedback immédiat, adaptation des consignes)
- Meilleure observation des cheminements des élèves grâce aux traces numériques et au carnet d’expérimentation
- Réflexion renouvelée sur la place du brouillon, désormais intégré dans une dynamique interactive
- Nécessité d’un temps de préparation important (paramétrages et tests de l’agent conversationnel, scénarisation, correction)
Ce projet montre que l’intelligence artificielle, employée dans un cadre didactique structuré, peut se révéler un levier intéressant pour rendre visibles les attendus de l’écriture et expliciter les stratégies de la production d’écrits, à condition qu’il y ait un accompagnement étroit et explicite, particulièrement en contexte d’éducation prioritaire. Les résultats sur l’engagement des élèves et le développement de leur esprit critique restent néanmoins peu concluants dans le cadre d’une expérience ponctuelle. Pour confirmer ou nuancer ces résultats, il faudrait mettre en œuvre ce projet avec d’autres classes et dans d’autres contextes et répéter certaines étapes avec la classe-test à d’autres moments de l’année pour ancrer les connaissances et les automatismes.